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HISTORIQUE

  

Le Château de la Haute-Barde, en Touraine, est édifié en 1906 par la première association mutualiste de France, l'Avenir du Prolétariat, afin d'assurer une petite retraite à ses sociétaires : chaque ouvrier versait une cotisation pendant un minimum de 15 années et la société investissait dans l'immobilier avant de reverser l'intégralité des sommes cotisées à la fin du contrat.

Le château de 3800 mètres carrés sur 3 niveaux, bâti dans le style 1900 des villes de cure, est ainsi conçu pour devenir un orphelinat.  Mais deux guerres plus tard, les orphelins de la Haute-Barde ont disparu. Le domaine est alors réquisitionné par les Allemands pendant quelques mois en 1941 pour y interner des opposants au régime de Vichy.

Puis la bâtisse devient centre de formation de professeurs d'EPS avant d'être repris par le Centre Hospitalier Universitaire de Tours et converti en hospice en 1952.

Malheureusement, le bâtiment qui accueille au plus fort de son activité quelque 220 résidentes souffrant principalement de maladies psychiatriques ou d'Alzeimer, est inadapté à ses locataires âgées et grabataires pour la plupart, avec ses chambres à trois lits et ses toilettes au bout de couloirs immenses. Il est également isolé, trop loin de Tours, et les routes sont souvent impraticables en hiver lorsqu'elles sont gelées. L'hiver pose aussi un autre problème de taille : le chauffage. Le château est si mal isolé qu'il se transforme alors en gouffre financier.

Puis les pensionnaires passent et disparaissent à leur tour et la Haute-Barde se dépeuple définitivement. Les propriétaires se succèdent mais le bâtiment restera dès lors vidé de ses âmes et de sa mission.

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Rapport kronoscopique

 

 Après une matinée riche en découvertes où nous explorons de loin et sous une bruine pénétrante notre Château Grenouille, nous découvrons l'après-midi cet orphelinat, ancienne propriété de l'Avenir du Prolétariat. Le temps est toujours aussi maussade mais il s'est arrêté de bruiner. Il n'y a pas âme qui vive alentours, c'est parfait. En bordure de route, deux colonnes imposantes annoncent l'entrée du parc... lire la suite

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Rapport kronoscopique, suite

 

Aucune chaîne, aucune barrière, la voie est libre.
Le parc est immense et après quelques minutes de marche dans les hautes herbes, nous apercevons la bâtisse que j'ai vue la veille en photo sur internet. C'est toujours un moment particulier de rencontrer ces vieilles dames silencieuses. On a même l'impression parfois qu'elles nous attendent, muettes, plongées dans leur infinie solitude. Nous sommes une petite distraction qu'elles s'offrent peut-être. Elles nous dévoilent leurs trésors intérieurs, s'ouvrent à nous tant que nous les respectons... celle-ci a vécu des heures heureuses et d'autres bien plus sombres. Toutes les mémoires, tous les souvenirs de ces événements semblent virevolter dans l'air, nous appeler dans un bruissement d'herbes, le jacassement d'une pie qui nous survole, cette impression est si prenante, si excitante à chaque fois que je m'approche d'un lieu mort, un peu comme un sixième sens.
Nous parvenons finalement au bâtiment lui-même après avoir traversé une surface de hautes herbes sans aucun moyen de se cacher, en mode commando. Nous y arrivons par un côté. Nous scrutons les alentours pour repérer toute habitation "suspecte" pouvant abriter des habitants, un gardien ou ne serait-ce que des chiens. On en entend aboyer, mais assez loin pour ne pas trop nous en inquiéter. Par contre, pénétrer dans le château va être difficile : nous en faisons rapidement le tour et constatons que toutes les ouvertures du rez-de-chaussée ont été fermées par de grandes plaques de contrepaqué. Les dépendances, à l'arrière sont elles aussi impénétrables. De plus, tous les arbres ont été taillés récemment : les branches sont au sol. Des gens viennent donc régulièrement sur la propriété, ce n'est pas vraiment laissé à l'abandon, il va falloir faire attention.
Après un certain moment à se creuser la tête, nous commençons les photos à l'arrière du bâtiment, plus caché. La promenade sous l'avant-toit est jonchée de feuilles mortes, les quelques restes de peinture pèlent, les bois sont gonflés, tordus, craquelés, couverts de mousse. L'ambiance est au rendez-vous.
C'est alors que nous repérons les ouvertures du sous-sol. l'une d'elle n'est pas grillagée et est assez grande pour nous laisser nous y faufiler. C'est de toute façon la seule possibilité d'y pénétrer. Après quelques hésitations (où, dans quoi allons-nous atterrir?), nous entrons en rampant par cette ouverture sombre aux relents humides. Nous n'avons pas de plan mais avec nos lampes, nous progressons assez facilement. Le silence semble accru dans les ténèbres. On se croirait vraiment dans un film. Seules nos respirations se font entendre, et un goutte à goutte quelque part. Le reste est avalé, absorbé par la nuit perpétuelle qui pèse et absorbe tout ici. Un monde-transition, une épreuve à traverser d'être acceptés dans un passé que nous sommes venus explorer. Il faut souvent se courber pour progresser d'une zone à l'autre, nous enjambons tuyaux et poutres, passons par des sortes de coursives, des goulots plus étroits que d'autres. Les murs de ciment nous dirigent, il semble que nous ne puissions aller que là où ils nous mènent, aucune possibilité de se perdre... à moins que nous le soyions déjà, perdus...
Puis nous arrivons après une bonne quinzaine de minutes au pied d'un escalier. On se regarde, nos faisceaux y montent lentement et nous indiquent une porte au sommet. Une respiration profonde et nous entamons notre montée dans ce monde de mémoires. La porte n'est pas verrouillée mais elle grince un peu. Je passe la tête dès que l'ouverture me le permet et jette un coup d'oeil à l'intérieur, à la recherche d'un détecteur de mouvement, une caméra, un gardien armé, une meute de chiens ou un fantôme... quelque chose en tout cas, mais rien. La pièce est vide et le silence est lourd. La visite commence...
La bâtisse est monumentale. Evidemment, mais ce n'est plus une surprise car nous n'avons que rarement trouvé des lieux encore meublés, les salles sont vides. Nous voyons les traces laissées par les ouvriers venus bloquer les entrées récemment : de la sciure au sol, des bouts de bois un peu partout, le chantier semble encore en cours. Nous nous séparons à voix basses comme à notre habitude pour ne pas nous gêner.
Dans l'entrée, le sol a été joliment tagué de motifs tribaux mais sinon, bien peu de dégradations. Comme quoi, lorsque les lieux sont laissés à la seule merci des urbexeurs, le respect prime. En enfilade, une autre salle partiellement cloisonnée de panneaux de bois et de vitres, puis une cage d'escaliers avec sa série de triples fenêtres décalées si caractéristiques, répétée à chaque niveau. Je monte. A l'étage, premier choc initial, rapidement tempéré par la raison : le couloir peint d'un vieux rose s'étire de manière infinie, à la manière d'un effet de caméra à la Hitchcock. Jusqu'à un mètre du sol, sur les murs, des croix chrétiennes sont peintes à intervalles réguliers. Probablement pour rendre le lieu plus glauque et sinistre qu'il ne l'est déjà par quelque rigolo, car il est inconcevable que ces croix aient pu être placées ainsi dans un but particulier, lorsque le bâtiment était un orphelinat, ou même un hospice. Mais mon esprit ne peut s'empêcher de s'évader du normal et envisager d'autres explications moins ordinaires...
Les murs de certaines chambres sont tâchés de longues coulées verdâtres, marques probables d'un dégât des eaux soudain recouvert de mousses et moisissures par le temps. Je suis secrètement soulagé qu'elles soient vertes, ces traces. Car rouges, l'ambiance eût été foncièrement transformée en quelques secondes. Nous nous retrouvons de manière épisodique avec Pentax, au gré de nos allées et venues, et finissons notre visite dans les combles, dans la tour centrale, après avoir grimpé à une échelle de 4 à 5 mètres aux barreaux peu dignes de confiance, mais d'où la vue est imprenable. L'horloge est sous nos pieds. Nous avons gagné!
 
C'est en redescendant que nous entendons des voix. Nous cessons tout mouvement, toute respiration, ne communiquant qu'avec nos yeux. Il y a des gens dehors. Des hommes qui parlent. Nous essayons de repérer dans quelle direction vont les voix. Un camion. Puis une tronçonneuse. Ce sont les types qui viennent pour les arbres, ils terminent leur boulot ! Nous restons encore quelques dizaines de minutes, bloqués à l'intérieur sans faire trop de bruit, en attendant de les voir partir. Puis nous décidons de reprendre le chemin du sous-sol et finissons par nous extirper silencieusement du ventre de cette vieille dame qui a bien voulu nous accueillir et traversons rapidement l'arrière du parc sans nous faire repérer pour rejoindre la route.
Nous y avons laissé 4 heures de nos vies, qui nous ont paru à peine 5 minutes.

 
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